Accumulation(s)
- Auteurs: Barbara Meuli
- Éditeurs: HECATOMBE
- Date de publication: 2026-10-13
- Pages: 192
- Dimensions: 230mm x 160mm
Ce qui saisit d’emblée dans Accumulations, c’est le geste : Barbara Meuli
dissocie les deux moteurs du récit graphique - ses bulles, et son dessin - pour
les réagencer dans un tout autre dispositif. D’une part, des phylactères sans
corps se font la conversation dans l’espace vierge de la page. En face, des
planches muettes déploient des motifs organiques, géométriques ou figuratifs.
Sous un mode exploratoire, le livre relève pourtant bien de la bande dessinée :
le dessin et le lettrage des bulles créent une présence qui nous fait oublier
l’absence des corps. Ces dialogues sans protagonistes deviennent des voix. En
contrepoint, les dessins, privés de texte, ménagent une respiration, un rythme,
une musicalité. D’un souffle, un décor est posé : nous voici dans une pièce de
théâtre. Sur scène, elle(s), des voix intérieures, les cantatrices d’un
mélodrame contemporain : les symptômes éclatés et bavards d’une condition
féminine ballottée. L’autrice dissèque ces psychés à vif, radiographie ces vécus
d’un sordide tristement banal : des ex-conjoints violents qui sapent l’estime de
soi, les injonctions impossibles à tenir, les assignations, l’envie de tout
envoyer valser, ne rien faire, subir, jusqu’au dégoût - de son corps, de son
inadaptabilité, de son existence. Plongé en eaux troubles, le livre ausculte,
extirpe et exhibe les mécanismes de l’époque : la violence systémique, le
patriarcat, la précarité. Et leurs corollaires - apathie, anxiété,
auto-destruction. Dans cette chute libre, où tout devient absurde, presque
risible, quelque chose finit par céder. Un presque rien, infime, mais suffisant
pour qu’elle(s) puissent se recomposer et “devenir autre chose qu’un produit
féminin fini au pipi” (sic) Accumulations est une expérience esthétique sauvage
: ça chuinte, ça craque, ça s’éteint, ça tressaille, ça déborde de chaque page.
Dans sa logique implacable, le livre s’en prend joyeusement à tout, n’épargne
rien ni personne : l’amour, la séduction, la morale, la mort elle-même. Jusqu’à
son propre médium : ses motifs deviennent des organismes vivants qui infectent
la marge, ses voix résonnent depuis le hors-champ et ses glyphes visqueux
poissent sous nos doigts; menacent d’infiltrer nos âmes. Au bord de la
désintégration, une catharsis brute opère : une jouissance sombre et jubilatoire
naît du simple fait de regarder l’abîme et d’en rire, d’en rire très fort, pour
ne pas en crever.
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